Commentaires par M. Christopher Thomas

Christopher Thomas
Présentateur de l'émission CBC Newsworld, Sunday Morning Live

Pour commencer, je tiens à proposer un poste de directeur-producteur pour mon émission au fonctionnaire du MDN qui, au printemps dernier, a décidé qu’il serait opportun d’inviter un représentant de la CBC pour discuter cette semaine de l’éthique journalistique.

Je dois d’abord vous avouer que je n’en sais pas beaucoup plus que vous au sujet de l’affaire Terry Milewski, et j’ignore ce qu’il a rapporté ou n’a pas rapporté sur les incidents survenus à la conférence de l’APEC. J’ajouterai que j’ai toujours admiré son travail et que je l’ai toujours considéré comme un digne représentant de la profession.

J’ai lu les messages électroniques échangés entre Terry et Craig Jones parus dans l’Ottawa Citizen. J’ai lu la lettre du bureau du premier ministre (BPM) à la CBC selon laquelle il y avait des opinions biaisées et des inexactitudes dans les comptes rendus de Terry, et je viens de lire la réponse officielle de la CBC à cette lettre, rédigée par Bob Culbert, le directeur exécutif des émissions tv news, Current Affairs et Newsworld. On a également obtenu des éclaircissements dimanche à l’occasion d’un forum de Newsworld et lundi soir dans le cadre d’une émission régulière de Newsworld intitulée « Counter Spin ».

Le porte-parole de la CBC a souligné que cette affaire faisait déjà l’objet d’une enquête avant même l’envoi de la lettre du BPM, et que Terry s’était mérité un prix pour sa couverture des incidents de l’APEC. Il a ajouté que c’est sur sa propre initiative que Terry avait été retiré du dossier en attendant la conclusion de l’enquête.

J’ai aussi pris connaissance des remarques du député réformiste Jim Abott affirmant que le BPM avait simplement tenté de museler m. Milewski, sous prétexte qu’il se conduisait « comme un fox terrier enragé pendu aux basques de m. Chrétien ».

On peut se demander non pas de quoi il retourne… mais plutôt comment ça se déroule.

J’ai passé beaucoup de temps auparavant à discuter avec notre ombudsman, David Bazey, à propos de la façon dont les plaintes sont traitées; or, les procédures sont passablement claires et directes.

Les responsables mettent au point une réponse, et si le plaignant (en l’occurrence le BPM) n’est pas satisfait, l’ombudsman a le droit de mener une enquête indépendante.

« indépendante » et « transparente »

Aucun journaliste ne souhaite être mis en cause. L’année a déjà été assez pénible pour la profession, avec ces journalistes américains qui se sont fait prendre pour avoir manigancé et inventé des affaires de toutes pièces, et qui ont usé de tous les moyens pour camoufler leurs fautes.

Ce sont là des causes faciles à juger. Les mensonges parlent par eux-mêmes. Mais comment peut-on évaluer s’il y a eu parti pris dans les décisions concernant les bulletins de nouvelles?

Par exemple, pas plus tard que cette semaine, le service des nouvelles du réseau abc a été accusé d’avoir étouffé une information très gênante sur les studios Walt Disney, l’entreprise à laquelle il appartient.

Le réseau abc détenait un contrat d’exclusivité par rapport à un livre qui prétendait que les responsables du recrutement à Disney world en Floride négligeaient de faire des vérifications sérieuses pour exclure du personnel les délinquants sexuels.Les rédacteurs de l’émission 20/20 du réseau abc se sont attelés à la tâche; ils ont préparé deux topos sur le sujet, qui ont été rejetés.

Selon la direction du réseau, ce rejet s’explique du fait que les scénarios ne convenaient pas. Mais les critiques se basaient sur des évidences. Qui dit vrai? Comment peut-on découvrir la vérité? Eh bien, dans ce cas-ci, les auteurs du livre sont en train de négocier une entente avec les responsables de l’émission 60 minutes de cbs! De toutes manières, le jeu de la concurrence incitera probablement mike wallace et ses camarades à déterrer des faits juteux, s’il y a anguille sous roche.

Je suppose que les auteurs du livre auraient pu à la place poursuivre le réseau abc; mais même aux États-Unis, ils se seraient butés à de gros problèmes.

Aucun des grands réseaux de télévision n’applique de normes journalistiques écrites, de code officiel. Pourquoi? Parce que cela faciliterait grandement les poursuites judiciaires. D’après notre ombudsman, la CBC et la bbc sont les seuls réseaux qui imposent des normes que les journalistes sont tenus de respecter, des normes établies par des gens du métier dans leur propre organisation. Dernièrement, une foule de visiteurs, y compris des représentants de la télévision coréenne, ont envahi les studios de la CBC, et tous voulaient en savoir plus sur le processus.

Toutefois, en ce qui concerne l’affaire Terry Milewski et d’autres cas de plaintes, l’ombudsman a la possibilité d’appliquer un ensemble de critères nets et précis. Fait tout aussi important, ces critères sont à la portée de tout le monde.

Une fois que l’ombudsman aura rendu sa décision, les conclusions seront publiées et le bureau du premier ministre (dans ce cas-ci) ou d’autres instances pourront réagir publiquement. – CRTC

À mon avis, l’essentiel ne consiste pas seulement à mener le processus à terme; il faut aussi que la CBC traite cette affaire sur le même pied que n’importe quelle autre nouvelle. Évidemment, les messages électroniques concernant le cas Milewski ne sauraient capter l’attention de tous les téléspectateurs chaque soir; mais quand ils représentaient un intérêt réel dans cette affaire, les bulletins de nouvelles de CBC en ont fait état. J’ai déjà mentionné que dimanche et lundi, les représentants de la CBC avaient répondu à la télévision aux critiques de ceux qui se sont rangés dans le camp du BPM.

Vous-mêmes en tant que spectateurs, et moi-même en tant que journaliste, nous sommes en droit d’espérer une telle confrontation, mais j’ai entendu parler d’affaires où, par le passé, ce n’était pas toujours le cas.

J’ai lu récemment un article à propos d’un journaliste enquêteur de Philadelphie qui s’était mérité les louanges de ses supérieurs pour avoir dévoilé un scandale au département d’athlétisme de l’université, mais qui est devenu un paria à son journal après qu’il eut dénoncé les habitudes dépensières du prélat catholique local.

Il a fini (on y revient encore) par poursuivre son rédacteur en chef pour libelle diffamatoire sous prétexte que celui-ci avait émis des commentaires qualifiés de déshonorants sur ses articles. Autant que je sache, la poursuite demeure en suspens, mais cette cause soulève des questions intéressantes.

Premièrement, on peut s’interroger sur la relation entre l’église et l’élite municipale, y compris l’éditeur du journal, qui a d’ailleurs suscité un débat concernant la mission de ce membre du haut clergé. S’agit-il simplement de décrire les débats théologiques entourant le sexe des anges? Ou de promouvoir les soupers offerts par l’église?

Ou cela revient-il à s’abaisser et à écrire des propos orduriers, lorsque par exemple ce journaliste a évoqué la lutte des catholiques homosexuels contre l’establishment religieux? Ou quand il a mentionné que les paroissiens étaient mécontents, après une campagne de levée de fonds ayant permis de recueillir 101 millions $us, parce que le cardinal avait sabré dans les dépenses et fermé les écoles religieuses pour enfants en prétextant le manque d’argent.

Entre temps, ce même cardinal a dépensé 118 millions de dollars pour rénover une résidence de villégiature réservée aux cardinaux, et il a de plus acheté au coût de 58 000 de dollars une table de conférence en cerisier faite sur mesure pour son bureau.

Le reporter ayant écrit que selon lui, le cardinal devrait être tenu responsable de ses actes, le clergé a conclu à un préjugé de sa part. Résultat, l’éditeur et le journaliste ont fini par s’affronter devant les tribunaux.

Les journalistes qui se sont portés à la défense du prélat étaient confrontés au même dilemme que vous en ce qui concerne sa mission. Nous savons tous que le New York Times n’a jamais révélé les renseignements qu’il possédait au sujet de l’invasion imminente de la baie des cochons; or, beaucoup d’analystes estiment que cela aurait permis de sauver de nombreuses vies et d’éviter bien des embarras. Le journal aurait pu alors exposer les failles du plan. Chacun sait que les vétérans de la guerre du Vietnam estiment que la presse ne les avait pas appuyés autant qu’elle aurait dû, si bien que les médias sont restés dans le mutisme lors de l’invasion de la grenade. Mais peut-être pourrions-nous revenir plus tard sur les implications de ce dilemme.

Ici au moins, il existe un processus qui permet aux particuliers, ou dans le cas des anciens combattants que le film « la bravoure et le mépris » (« the valour and the horror ») avait indisposés, d’obtenir réparation. Comme vous le savez, l’ombudsman de la CBC a décrié ce film. Vous vous demandez sûrement dans quel camp se rangera l’ombudsman des forces canadiennes, hier, il a déclaré qu’il ne prendrait aucun parti. À la CBC, beaucoup de producteurs ont protesté en estimant que l’ombudsman les avait laissés tomber. Mais malgré leur insatisfaction face à la décision, les responsables de la programmemation ont pu revendre la série « la bravoure et le mépris » à la chaîne history.

Mais, revenons au sujet qui nous intéresse… j’ai affirmé précédemment que selon moi, les mots clés qui s’appliquent au cas Milewski… ou d’ailleurs à n’importe quelle enquête portant sur l’éthique en rapport avec le journalisme, sont « indépendance » et « transparence »; ceci nous ramène au thème de cette conférence, soit l’éthique militaire et, plus précisément, le rôle que jouent les médias en couvrant de tels sujets.

Hier, j’ai entendu quelqu’un se plaindre comme quoi les gens oublient trop vite le rôle des militaires en cas d’inondation ou de tempête de verglas. Eh bien c’est aussi le cas pour la grande majorité des nouvelles; pourtant, rappelez-vous à quel point les journalistes voulaient parler de ce que vous viviez à ce moment-là. Mais il existe une plainte plus sérieuse, une perception qui, je le sais, est partagée par un grand nombre d’entre vous, ici réunis.

Je l’ai encore entendu dire de votre propre ombudsman… je l’ai lu en toutes lettres dans la revue « feuille d’érable », et on l’a même écrit dans les journaux : les médias ont les militaires dans le collimateur; ils se focalisent beaucoup trop sur les scandales, les allégations d’inconduite sexuelle et les accusations criminelles, et tout ce que vous voudrez, du moment qu’il est question des militaires.

Savez-vous?… j’ai entendu les mêmes propos de la part d’enseignants, de corps policiers, de syndicats, de divers groupes ethniques, d’hommes blancs appartenant à la classe moyenne et des gouvernements de toutes allégeances une fois qu’ils ont accédé au pouvoir. Les politiciens nous aiment quand ils se trouvent dans l’opposition; mais ils nous détestent quand ils forment le gouvernement. Il n’y a là rien d’étonnant.

Quand les médias dépeignent votre culture ou vos idées dans des termes qui ne reflètent pas votre vision, ce que vous êtes et ce que vous faites réellement, vous vous figurez en toute logique que l’image projetée est fausse, que les médias cherchent à vous coincer. Ce n’est pas le cas; mais je vais vous dire comment faire pour que les journalistes arrivent à comprendre votre culture et votre situation, particulièrement dans les périodes troublées. J’en ai déjà parlé dans des occasions semblables avec certains des groupes mentionnés précédemment. C’est très simple.

Laissez la nouvelle sortir du sac… et contentez-vous de dire la vérité. Il n’y a rien de magique. Plus vous chercherez à cacher des choses, ou même pire, à projeter un écran de fumée, plus la situation risque de se gâter. Demandez à Bill Clinton! Quelqu’un finit toujours par parler.

Et c’est important de comprendre pourquoi! Je sais que vous discuterez plus tard des implications morales des dénonciations. J’espère que vous tiendrez compte non seulement de la partie dénoncée… (en l’occurrence le MDN), mais aussi de l’éthique s’appliquant aux médias à qui les « sonneurs d’alarme » font des révélations.

J’en ai discuté avec des collègues et des dénonciateurs, et ils sont arrivés à la conclusion que nous comprenons mal ou que nous ne traitons pas tellement bien les « sonneurs d’alarme ».

Dans votre organisation, nombreuses sont les anecdotes à propos des personnes victimes de mauvais traitements qui ont osé parler à l’intérieur du MDN.

Ainsi, un militaire a demandé à sa collègue militaire de ne pas déclarer un viol en invoquant que cela nuirait à leur carrière, dans un cas comme dans l’autre!

Des officiers se sont sentis isolés, rejetés et harcelés parce qu’ils avaient fait des révélations. Certains ont été en butte à une campagne de dénigrement au point que même ceux qui les appuyaient étaient réticents à les accompagner au restaurant, sauf dans un bled perdu! Ce sont des histoires véridiques.

Mais le pire, m’a-t-on dit, c’est que dans certains cas, les médias embarquent dans ces manœuvres de salissage. Dans une conversation, un dénonciateur sur qui on faisait courir toutes sortes de rumeurs a dit quelque chose qui m’est resté en mémoire… il priait les médias d’obliger au moins les colporteurs de rumeurs à faire leurs critiques ouvertement ou de réclamer qu’ils se taisent. Sinon, pensait-il… les journalistes ne pourraient s’empêcher d’être influencés dans une certaine mesure par les rumeurs glissées à l’oreille… même si elles ne parviennent jamais sur les ondes ou dans les journaux.

Nous exigeons de nos dénonciateurs qu’ils soient parfaits. Pourquoi donc? Vous ne l’êtes pas, nous ne le sommes pas non plus… ce n’est pas mon cas, semble-t-il. Nous les médias, nous soumettons les dénonciateurs à un traitement de choc chaque fois qu’ils ont un renseignement à offrir. Le vieux cliché selon lequel chacun poursuit des buts intéressés peut s’appliquer, quoique ce ne soit pas une règle absolue.Mais le pire, à mon avis, c’est que les médias les laissent tomber (m'a dit l’un d’eux) – une fois que quelqu’un a déballé son linge sale, on préfère se tenir loin de lui.

Un de ces dénonciateurs m’a affirmé qu’il avait attendu longtemps avant de faire des révélations, en espérant que les journalistes accompliraient leur travail et se mettraient à découvrir les faits par eux-mêmes. Mais comme ce n’est pas arrivé, il s’est résolu à parler.

La question est de savoir si les journaux servent bien leur cause une fois qu’ils ont franchi le rubicon émotionnel. Je n’en suis pas certain. Je suppose qu’il faudra attendre de voir par exemple ce qui adviendra des diverses allégations d’inconduite sexuelle qui ont été portées dernièrement. Les femmes qui ont dénoncé ces agissements considèrent-elles que cela en valait la peine? Comment évalueront-elles les résultats? En fonction de leur propre existence, en termes de changements réels?

Il est vrai que certains se réjouissent devant le constat qui embête probablement bon nombre d’entre vous, le fait que les médias deviennent de plus en plus informés et méfiants.Je sais qu’il en a résulté une transformation de votre cadre de travail.

Cela ressort des nouveaux règlements et des déclarations du chef d’état-major de la défense; et on le voit au nombre de porte-parole qui sont prêts à commenter la dernière fraude ou les dernières accusations d’agression sexuelle impliquant diverses bases.

En fait, je l’ai constaté par moi-même tout récemment, en Bosnie. Mon contact militaire, l’agent de relations avec la presse, n’aurait pas pu en faire plus pour que j’obtienne tout ce que je voulais, et pour me permettre de joindre l’officier en charge de la ville où je me trouvais (Drvar) au cas où j’aurais eu des questions à lui poser. Les patrouilles coopéraient avec nous et nous aidaient en toutes circonstances. Nous avions un horaire très chargé et le capitaine Chaloux nous a permis de le respecter. Les militaires sont même venus nous chercher quand la résidence du maire a été incendiée dans un autre coin de la ville.

Même le major en charge parlait franchement de la manière dont les choses se passaient, des points névralgiques, etc. Il était fier de ses opérations visant à empêcher les croates de prendre des maisons au hasard et d’y mettre le feu pour dissuader les serbes de revenir dans la ville. Il n’y avait pas eu d’incendie en dix jours. Évidemment qu’il affichait de l’optimisme vis-à-vis du travail de ses troupes! Malgré les difficultés, la situation s’améliorait de jour en jour… et c’est ce qui compte.

Le sujet qui m’intéressait n’était pas tant son incapacité de prévenir les incendies ou de faire son travail. Pour moi, ce qui importait, c’était le travail que lui et les autres militaires canadiens accomplissaient de même que leur attitude face à certaines réalités auxquelles ils étaient confrontés tous les jours, et le fait qu’ils avaient l’impression de progresser petit à petit. Il s’agissait là d’un microcosme des problèmes liés aux négociations des accords de Dayton, qui montrait comment les soldats s’adaptaient à la situation. Ce n’est pas que le major critiquait, il disait simplement les choses telles quelles.

Du reste, il m’a raconté un incident que lui avait relaté son chef de patrouille. Autre exemple de ce qui arriverait, d’après les extrémistes croates eux-mêmes, si les troupes de la sfor partaient. Ce qui est intéressant, c’est que lorsque j’en ai parlé au chef de patrouille concerné, il a paniqué. Il pensait que j’étais un journaliste tellement brillant que j’avais réussi à convaincre quelqu’un d’enfreindre les consignes de sécurité!L’anecdote en question n’avait rien de surprenant ou d’important à mes yeux, mais c’était une belle histoire sur le plan humain, qui m’a aidé à mieux comprendre le travail de ces troupes et des réalités auxquelles elles devaient faire face.

Alors, vous voyez… le chef de patrouille voulait garder l’affaire sous silence, mais le major me l’a révélée au cours d’une conversation anodine, et cela m’a aidé à comprendre la situation.

Comme je l’ai dit, je constate des changements, mais… et c’est un gros mais.

Même si la « transparence » constitue le nouveau mot d’ordre au MDN, permettez-moi de vous rappeler que cette transparence n’est pas nécessairement synonyme de changement.

Si l’éditeur du magazine feuille d’érable espère divulguer des histoires croustillantes ou se faire remettre des enveloppes contenant des documents confidentiels sur des abus de pouvoir avant que les journalistes de l’Ottawa Citizen ou de CBC n’aient résolu le problème, il se leurre, pour les deux raisons suivantes :

  • On accusera les responsables de la feuille d’érable de déloyauté envers leurs collègues;
  • Le point crucial restera le contenu de l’enveloppe confidentielle et les raisons de la dénonciation.

Si la culture militaire laisse croire que ces délits doivent faire l’objet d’une enquête et d’un verdict selon un ensemble de règles différentes de celles qui s’appliquent au reste de la population… il y a quelque chose qui cloche.

Si le président d’une association médicale canadienne est incapable d’empêcher que son nom soit dévoilé et que ses erreurs soient dénoncées publiquement, un major, un général ou un simple soldat n’a pas droit à un traitement spécial, à une enquête interne obéissant à des règles particulières.

J’ai entendu l’argument selon lequel il appartient aux autorités municipales ou provinciales d’enquêter sur les accusations de fraudes, d’agressions sexuelles, etc., et non à l’appareil militaire. Je ne suis pas un expert en la matière, mais cela me semble logique.

L’important selon moi, c’est la façon dont les médias traitent ces accusations et ces enquêtes et en informent la population.

J’ai discuté avec des collègues qui se plaignent que le MDN est devenu trop ouvert, c’est-à-dire que l’on a engagé une foule d’agents de relations publiques à une époque de réduction du personnel. Ces gens ont suivi des cours de journalisme un peu partout au pays pour apprendre comment « traiter avec les médias ». En un tournemain, ils peuvent vous installer dans un hélicoptère ou vous faire assister à un exercice de simulation de combat… mais essayez donc d’obtenir une réponse à votre question; elle remontera tout au long de la structure hiérarchique, on y répondra par bribes. Puis, les réponses redescendront le long de l’échelle hiérarchique. S’il y a un suivi, tout le processus recommencera… il en résulte une perte de temps incalculable, des réponses incomplètes et, au bout du compte, personne n’en assume la responsabilité. C’est ce qu’on appelle des « faux-fuyants ».

Les députés de l’opposition, qui siègent non loin d’ici, n’obtiennent peut-être pas les réponses qu’ils désirent au parlement, mais ils savent tout de même qui ment ou qui tient un double langage, car c’est du domaine public. Mais dans le contexte militaire, ce n’est pas le cas, m’a-t-on dit, du moins ici à Ottawa.

Cette attitude tranche avec ce qui se passe aux États-Unis quand des questions sont posées au pentagone. Normalement, c’est un officier haut gradé qui parle sur un podium ou à l’autre bout du fil. Vous pouvez ne pas aimer sa réponse, vous le soupçonnez peut-être de cacher quelque chose, mais au moins, cela vous donne un point de départ. Vous avez entendu la réponse de la bouche même du porte-parole, et vous réagissez en conséquence.

Cette attitude fait évidemment partie de la culture américaine, et j’ai parfois l’impression que cela vient du fait que les médias poussent plus loin leurs investigations; quoi qu’il en soit, nous pourrions nous inspirer un peu de cette attitude et l’intégrer à notre culture, ce qui m’amène à mon dernier point, le rôle de votre nouvel ombudsman.

J’ai entendu hier le discours de M. Marin, qui parlait de crédibilité et de confiance.

J’ai demandé à un militaire qui avait fait une dénonciation s’il s’adresserait à ce nouveau responsable plutôt qu’à la presse. Il a répondu non. Pourquoi? Parce qu’il a les mains liées. Le vérificateur général, le commissaire à la protection de la vie privée ou le commissaire aux langues officielles n’ont peut-être pas beaucoup de pouvoirs, mais ils peuvent ouvrir des enquêtes de leur propre chef, et embarrasser publiquement les personnes concernées. Bien qu’impuissants à ramener les gens à la discipline, ils peuvent exposer leurs torts.

L’ombudsman de la CBC jouit des mêmes pouvoirs. Quand on lui adresse une plainte, il peut ouvrir une enquête s’il estime que l’affaire relève de ses attributions, et obtenir alors la collaboration des producteurs concernés. Souvent, les plaignants lui présentent des notes, des enregistrements, des interviews qui viennent confirmer leurs déclarations, sans que ces renseignements soient diffusés en ondes.

Il s’agit là d’un processus public. L’enquête sur la somalie nous a beaucoup éclairés sur ce qui s’est passé en privé. À mon avis, il y a des leçons à en tirer. La question est de savoir si le MDN en a tiré quelque chose?

Au cas où vous l’auriez manqué, dans son discours d’hier, votre ombudsman a réclamé le droit d’ouvrir des enquêtes de sa propre initiative, en disant…

« donnez des pouvoirs à l’ombudsman et vous aurez vous-mêmes plus de pouvoirs. »

Je ne suis pas ici pour faire l’apologie de m. Marin, mais je crois qu’il est juste d’avancer que s’il n’est pas perçu comme crédible, la presse l’ignorera carrément.

Pour terminer, je vous laisserai avec une affaire que je ne suis pas parvenu à confirmer; mais vous en savez probablement plus que moi là-dessus. Jamais je ne parlerai en ondes d’une affaire sans l’avoir vérifiée, mais je tiens à en parler car elle pourrait faire l’objet d’une discussion intéressante en privé autour d’une tasse de café.

Comme je l’ai déjà mentionné, le concept de transparence n’implique pas un changement de mentalité; mais c’est un bon début. Pourtant, il semble qu’on assiste à un retour de la consigne du silence.

D’après ce qu’on m’a dit, durant un certain temps, on encourageait les membres des FC à parler aux journalistes, et officiellement, la consigne de silence n’avait plus cours. Mais à l’occasion d’une tragédie récente, quand des Labrador se sont écrasés, l’ordre de se taire a refait surface. C’est peut-être ce manque de franchise qui a fait croire à bien des gens qu’un des membres de l’équipage tenait un journal de bord secret, par frustration, car même les hauts gradés n’avaient pas voulu entendre parler des problèmes mécaniques.