D’un point de vue éthique, que feriez-vous? Commentaire sur Les éleveurs de chèvres

La Feuille d'érable
Mai 2016

Le scénario du mois de février s’inspire d’une situation relativement bien connue qu’ont vécue des membres d’une équipe de SEAL (air, mer et terre) des États-Unis. L’événement a aussi servi d’inspiration à un film d’Hollywood intitulé Le seul survivant (Lone Survivor), en 2013. Les trois « hypothèses » formulées dans le scénario tiennent compte de la réalité et traduisent la pensée des SEAL pendant la situation en question, en plus d’être fondées en partie sur les déclarations mêmes du survivant. Ces hypothèses sont fondamentales, bien sûr, étant donné qu’un observateur naïf pourrait fort bien faire valoir qu’une troisième option s'ajoutait à celles de tuer et de libérer les éleveurs de chèvres (p. ex., les immobiliser temporairement sans leur infliger de blessures graves). Par ailleurs, de nombreux lecteurs ont proposé des variations de cette troisième option : les SEAL auraient pu emmener les éleveurs de chèvres, tout en les rendant incapables, d’une façon ou d'une autre, de s’enfuir ou de révéler leur position, et poursuivre leur mission, ou abandonner la mission et emmener les éleveurs de chèvres à un endroit loin du village, où ils auraient pu attendre d’établir une communication radio pour quitter l’endroit à bord d’un hélicoptère.

Des situations angoissantes

Pourquoi aucune de ces troisièmes options n’a-t-elle paru possible à ce moment‑là? Nous ne connaissons toujours pas tout le contexte, mais le stress qu’ont vécu les soldats peut nous aider à répondre à la question. Toute discussion sur l’éthique en temps de guerre et dans d’autres situations très angoissantes doit tenir compte des effets du stress, qui diminue en général la capacité de réfléchir aux options de façon rationnelle et ordonnée. C’est précisément pourquoi une instruction préalable aux opérations efficace doit porter sur le stress et inculquer les bonnes réactions à avoir pour surmonter les difficultés. La formation sur la théorie de l’éthique doit aussi tenir compte du rôle déterminant du stress dans des contextes réels dangereux. Autant que possible, on doit être conditionné à réagir de la bonne façon, de manière à pouvoir intuitivement et mécaniquement adopter les bons comportements quand ses capacités cognitives sont considérablement affaiblies. Parallèlement, en s’exerçant à composer avec des situations angoissantes, on peut, dans une certaine mesure, atténuer l’effet du stress et en partie conserver ses capacités cognitives. Toutefois, il n’est évidemment pas possible de s’entraîner en vue de toutes les situations ou de recourir à tous les outils qui permettraient d’adopter la conduite voulue dans le cas d’imprévus pendant une mission.

Quand les SEAL discutent de la situation, ils ne s’entendent pas. Lorsqu’ils rencontrent les éleveurs de chèvres, deux des SEAL, dont le seul survivant, veulent libérer les prisonniers en faisant valoir qu’ils violeront les lois de la guerre sur les non-combattants s’ils ne le font pas. En fait, il en aurait été de même de toute tentative faite pour neutraliser les éleveurs, si les soldats avaient dû leur infliger des blessures graves ou mettre leur vie en péril pour y arriver, comme les SEAL le croyaient, nous dit-on. Dans le contexte des opérations non traditionnelles, il demeure fondamental de faire la distinction entre les combattants ennemis et les autres intervenants.

Les éleveurs de chèvres

Un observateur pourrait penser que, en libérant les éleveurs de chèvres, les SEAL ont donné un tuyau aux combattants ennemis, ce qui nous permet d’établir un lien entre la retenue morale dont les SEAL ont fait preuve et l’échec désastreux de leur mission. Même s’il était vrai qu’en épargnant les éleveurs de chèvres, les SEAL auraient provoqué leur propre perte, ce qui demeure discutable, ils auraient malgré tout eu raison, du point de vue de l’éthique, de respecter les lois sur les conflits armés. Les soldats supposaient que les éleveurs de chèvres n’étaient ni des combattants ni des éclaireurs ennemis. Si cette supposition était erronée, alors la décision paraîtrait bien sûr fatalement mauvaise si l’on y pensait après-coup, mais le jugement éthique ne peut jamais être fondé sur autre chose que la meilleure façon dont on comprend la situation au moment où elle se produit.

La connaissance qu’on a d’une situation, tout comme la capacité de raisonner, est limitée. Conclure, après les nombreuses morts survenues, que la décision ne pouvait être la bonne, c’est accorder la priorité à une éthique fondée uniquement sur les résultats, une éthique qui rend les lois de la guerre totalement tributaires de leur aspect pratique. Si l’on situait un tel dilemme dans le contexte canadien, on irait à l’encontre du premier principe d’éthique de la Défense, à savoir « respecter la dignité de toute personne », en faisant passer la survie de ses compagnons d’armes avant toute autre chose et en toutes circonstances. En favorisant la survie de militaires aux dépens de la vie de n’importe qui d’autre, on rendrait aussi des crimes de guerre à n’importe quelle échelle imaginable chaque fois qu’un choix s’imposerait entre des pertes illimitées et le meurtre d’innocents.

Des principes fondamentaux

Quelques lecteurs disent ou laissent entendre qu’il aurait été correct, ou, à tout le moins, « nécessaire », sinon éthique, de neutraliser d’une manière fiable les éleveurs de chèvres dès le début, grâce aux moyens dont disposaient les soldats, puis de poursuivre la mission. Un plus grand nombre de lecteurs soutiennent la décision de ne faire aucun mal aux prisonniers, pour des motifs liés à l’éthique. Ce dualisme renforce la vérité selon laquelle les principes fondamentaux importent beaucoup dans les décisions prises quotidiennement. Tout soldat a le devoir éthique et juridique de ne causer aucun mal aux personnes qu’il juge être des non-combattants. Si certains militaires des FAC ne semblent pas comprendre cette obligation, c’est que l’instruction sur les principes fondamentaux de cette obligation échappe au public visé. Le scénario permet aussi de constater l’importance vitale de l’instruction fondée sur des opérations simulées et axée sur un modèle fortement déterminé par des objectifs d’ordre éthique.

Merci à tous ceux qui se sont prononcés sur ce dilemme. N’hésitez pas à nous proposer des idées de scénarios.

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