D’un point de vue éthique, que feriez-vous? Commentaire sur Limites personnelles et professionnelles dans les médias sociaux

La Feuille d'érable
Mars 2016

« D’un point de vue éthique, que feriez-vous? Limites personnelles et professionnelles dans les médias sociaux », scénario sur l’éthique de la Défense affiché en janvier, a suscité une grande réaction des lecteurs.

Dans ce scénario, Jessica, nouvellement membre de l’Équipe de la Défense, affiche avec enthousiasme dans les médias sociaux un compte rendu de sa première affectation en dehors de la ville dans le cadre d’une réunion internationale.

Un flou éthique

La majorité des lecteurs conviennent que, à titre de membre de l’Équipe de la Défense, afficher des opinions politiques dans Facebook constitue un problème. Pour ce qui est des autres questions, dont savoir si le fait de publier des renseignements sur une conférence pose un problème, les lecteurs semblent partagés. Cette question constitue en soi un flou éthique, et c’est pourquoi il faut en parler différemment que d’habitude.

L’affichage de messages liés au travail dans les sites personnels représente un flou éthique. D’une part, on jugera tout à fait légitime que le gouvernement s’oppose à ce que les membres de son personnel, civils et militaires, publient de l’information liée à leur travail qui risque de nuire à l’efficacité gouvernementale de quelque façon que ce soit, qu’il s’agisse d’opinions personnelles ou en attirant l’attention de façon irréfléchie sur des faits liés au travail qui peuvent être utilisés à des fins partisanes contre le gouvernement. D’autre part, tous les Canadiens ont le droit de s’exprimer librement. Voilà donc deux principes qui semblent parfois difficilement conciliables.

Les employés concluent librement un contrat d’emploi avec l’agent administratif de l’État. Ainsi, ils conviennent de restreindre leur droit à la liberté d’expression dans le cadre de leur travail en conformité avec les principes et les dispositions de la loi en vigueur. Le rôle d’un fonctionnaire ou d’un militaire consiste à conseiller de façon discrète ses supérieurs et de mettre en œuvre avec loyauté les décisions politiques légitimes du gouvernement dûment élu. Les conséquences inattendues de publier quoi que ce soit en ligne peuvent porter atteinte au mandat même de la profession ou du métier qu’exerce une personne.

Toutefois, le gouvernement n’exige pas de façon universelle que ses employés évitent de révéler de l’information au sujet de leur travail dans les médias sociaux personnels, car cette exigence violerait le droit fondamental de la liberté d’expression, et ce, peu importe si le gouvernement croit qu’il s’agit du moyen le plus simple de réduire les risques qu’il prend.

Quoi afficher et quand l’afficher

Si Jessica publie en ligne de l’information personnelle au sujet du voyage qu’elle fait dans le cadre de son travail, notamment des photos de la ville où la réunion a lieu, on ne pourra, dans la plupart des cas, rien lui reprocher. Le scénario ne précise pas le contexte. Un lecteur a souligné que, si la réunion était classifiée, Jessica aurait dû recevoir quelques conseils de sécurité précis au préalable. Les mesures de sécurité servent non seulement à réduire les problèmes de relations publiques, mais aussi à éviter que les gens ne se blessent. Pour cette raison même, les militaires qui participent à des opérations doivent se soumettre à des règles plus exigeantes concernant ce qu’ils peuvent afficher en ligne. En s’abstenant de publier de l’information pendant son voyage et en attendant plutôt la fin de celui-ci, Jessica aurait pu éviter de faire peser des risques sur la sécurité des participants à la conférence, susceptibles d’être ciblés lors de l’événement. Ces risques sont peut-être difficiles à évaluer, mais il n’en demeure pas moins qu’on ne risque rien à ne rien publier en ligne. On pourrait aussi juger qu’il n’est pas nécessaire d’afficher des renseignements liés au travail dans un site personnel.

Le problème de l’information numérique, c’est qu’elle est différente des conversations personnelles officieuses. Le public potentiel est infiniment vaste et, en raison de la création de liens et du copier-coller, le cycle de vie de l’information reste incertain et potentiellement sans fin. En supposant évidemment que son employeur ne lui a pas parlé d’un contexte de sécurité extraordinaire dès son départ, Jessica a le droit de parler en privé avec ses amis des aspects non confidentiels de son voyage, encore une fois conformément à son droit fondamental à la liberté d’expression.

Les politiques actuelles

Toutes ces remarques portent sur l’utilisation des médias sociaux personnels. Les organisations gouvernementales ont des politiques bien précises en ce qui a trait à l’utilisation officielle des médias sociaux au travail. Ces politiques font en sorte de réduire au minimum les risques de résultats involontaires, y compris les impressions indésirables. En se servant des médias sociaux pour parler du travail, Jessica brouille ses identités personnelle et professionnelle d’une façon qui empêche son employeur de bien gérer les risques.

Le fait qu’un membre de la famille de Jessica lui demande ses opinions politiques dans son site Facebook ne prouve pas en soi que Jessica ait fait une erreur en affichant quoi que ce soit sur le travail. Si son identité professionnelle est évidente dans ses identités dans les médias sociaux, ce qui, comme nous l’avons déjà constaté, est autorisé en général, quelqu’un pourrait toujours lui demander ses opinions politiques, mais répondre à une telle question ferait preuve d’un manque de compréhension de ses obligations professionnelles. Jessica ferait bien d’expliquer brièvement et avec soin dans sa réponse publique pourquoi elle ne peut répondre à cette question dans un tel forum.

Y a-t-il des circonstances où Jessica devrait se hâter de supprimer tous ses messages antérieurs? Si elle est trouvée coupable d’une violation grave à la sécurité conformément à une évaluation des risques par les autorités, alors elle devrait bien entendu suivre tous les conseils qui lui sont donnés. Sinon, comme un lecteur le dit, effacer ses traces à la hâte ressemble à une tentative de cacher une erreur de jugement, un geste qui peut aussi priver les autorités de l’information dont elles ont besoin pour comprendre pleinement les risques.

N’hésitez pas à nous proposer des sujets de scénarios par courriel.

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