Résumé

Le suicide est un grave problème de santé publique dans les pays industrialisés. Il s’agit de la deuxième principale cause de décès au sein du groupe démographique qui compose la majorité des organisations militaires, à savoir les hommes jeunes et d’âge moyen. Il s’agit donc d’un important facteur de mortalité prématurée dans les forces armées. Les taux de suicide ont tendance à être un peu plus bas chez les militaires par rapport à l’ensemble de la population : dans les Forces canadiennes (FC), le taux de suicide des hommes appartenant à la Force régulière 1 (F. rég) est inférieur d’environ 20 p. 100 par rapport à ceux de l’ensemble de la population du même âge. Les personnes qui souffrent de graves troubles mentaux présentant les risques de suicide les plus importants 2, ou qui les développent, sont exclues des forces armées. Il n’est donc guère surprenant que ce taux soit moins élevé. Néanmoins, le suicide demeure une importante menace pour la santé publique dans les forces armées. C’est pour cette raison que les organisations militaires doivent s’intéresser activement à sa prévention.

L’intérêt public pour les suicides au sein des forces armées s’est particulièrement accru au cours des deux dernières années, alors que les taux de suicide au sein de l’US Army et du Marine Corps ont connu une augmentation. D’autres forces militaires devant faire face à des demandes extraordinaires dans le cadre de conflits en Asie du Sud-Ouest craignent de connaître à leur tour de telles augmentations. Dans les FC, cependant, le taux de suicide est demeuré stable depuis le début de la mission en Afghanistan, et les missions précédentes ne semblent pas être associées à une forte augmentation du risque de suicide. Toutefois, le public, les députés et les chefs militaires s’informent souvent au sujet des mesures prises par les FC en ce qui concerne la prévention du suicide.

Outre l’intérêt public, le suicide au sein des forces armées a une signification particulière. Les problèmes de santé mentale sont d’importants précurseurs du suicide et certains types de tâches militaires (notamment l’exposition à des facteurs de stress d’ordre opérationnel, tels que le combat) peuvent provoquer des problèmes de santé mentale. Plus important encore, les organisations militaires exercent un contrôle sur une gamme de cibles éventuelles en matière de prévention du suicide bien plus vaste que les employeurs civils. Par exemple, en général, les forces armées prodiguent elles-mêmes leurs soins de santé mentale, ces soins constituant un outil central de la prévention du suicide.

C’est dans ce contexte que le Médecin chef des Services de santé des FC (Méd C FC) a convoqué le Comité d’experts des FC sur la prévention du suicide en septembre 2009. Pendant deux jours, des spécialistes, membres des FC ou non, ont examiné et évalué les activités de prévention du suicide au sein des FC.

Objectifs relatifs à la prévention du suicide au sein des FC : Le Comité d’experts a commencé par examiner un modèle familier d’objectifs relatifs à la prévention du suicide chez les civils. Ce modèle comprenait les éléments suivants, notamment :

  1. programmes d’éducation et de sensibilisation;
  2. dépistage et évaluation;
  3. pharmacothérapie;
  4. psychothérapie;
  5. surveillance des personnes ayant tenté de se suicider et des patients à risque élevé;
  6. restriction de l’accès aux moyens de se donner la mort
  7. mobilisation des médias (encourager le signalement responsable des suicides).

Le Comité d’experts a ensuite élargi ce modèle en ajoutant des objectifs de prévention dans les organisations militaires, notamment :

  1. interventions d’ordre organisationnel visant à réduire le stress et ses conséquences au travail (formation de la direction, politique, programmes, etc.);
  2. dépistage, entraînement à la résilience et modification des principaux facteurs de risque;
  3. interventions visant à surmonter les obstacles en matière de soins de santé mentale;
  4. efforts systématiques visant à améliorer la qualité des soins de santé mentale.
Objectifs éventuels de prévention du suicide au sein des FC (Déscription ci-dessous)

Figure 1 : Objectifs éventuels de prévention du suicide au sein des FC

Figure 1 : Objectifs éventuels de prévention du suicide au sein des FC (Textuel)

Interventions préventives

  1. Programmes d'éducation de sensibilisation 
    • Fournisseurs de soins primaires
    • Militaires
    • Protecteurs
  2. Dépistage et évaluation
  3. (Traitement) Pharmacothérapie
  4. (Traitement) Psychothérapie
  5. (Traitement) Suivi
  6. Restriction de l'accès à des moyens de se donner la mort
  7. Mobilisations des médias
  8. Interventions organisationelles visant à reduire le stress et ses conséquences au travail
  9. Dépistage, formation relative à la résilience et modification des facteurs de risque
  10. Interventions visant à surmonter les obstacles au soins
  11. Efforts systématiques déployés en vue d'ameliorer la qualité des soins cliniques

Objectifs éventuels de prévention du suicide au sein des FC

  • Leadership et facteurs organisationnels
  • Facteurs de risque et de résilience (I) 
    • Événements stressant en milieu de travail (H)
    • Autres événements stressants
    • Autre stress lié au travail (H)
    • Trouble de l'humeur ou autre trouble mental (A)
    • Obstacles aux soins (J)
    • Prestation de soins efficaces (K)
    • Idées suicidaires (B)
      • Impulsivité (C,D)
      • Désespoir (C,D)
      • Pessimisme (C,D)
      • Dérèglement émotionnel (C,D)
  • Environnement externe
    • Accès à des moyens de se donner la mort (F)
    • Imitation (G)
  • Acte suicidaire

 

 

Le Comité d’experts a reconnu que la recherche au sujet de la prévention du suicide présentait de redoutables défis du point de vue méthodologique. Il est pratiquement impossible de réaliser des études sans aucun parti pris et les personnes qui ont tendance à douter au départ trouveront des limites dans chaque étude. Le Comité d’experts s’est attaqué à ce défi en essayant de se concentrer sur la force de la documentation dans son ensemble plutôt que sur les limites ressortant d’études précises. 3

Le Comité d’experts a également pris la position inhabituelle d’appuyer des activités telles que des initiatives en matière de prévention du suicide, malgré l’absence de preuves concrètes indiquant que ces initiatives limitaient le suicide. Cependant, cela n’a été fait que lorsqu’il existait un fort lien plausible avec la prévention du suicide 4, lorsque l’intervention offrait d’autres avantages évidents pour l’organisation et que le niveau de danger potentiel de l’initiative en question semblait faible. Les conclusions et les recommandations 5 principales du Comité d’experts pour chacun des objectifs sont celles ci-après énoncées.

A. Programmes d’éducation et de sensibilisation : Lorsque l’on parle de prévention du suicide, la plupart des gens pensent à la formation sur la sensibilisation au suicide. Même si rien ne prouve qu’ils donnent des résultats en tant qu’intervention isolée, les programmes de prévention communautaires à volets multiples qui ont le plus démontré leur efficacité comportent un volet d’éducation de masse. Dans le passé, le programme d’éducation des FC sur la santé mentale et le suicide était fragmenté, ce qui le rendait incohérent. Cependant, les FC ont récemment mis sur pied un Comité consultatif sur l’éducation à la santé mentale (CCESM). De plus, elles ont agrandi leur Bureau des conférenciers conjoint pour en faire leur mécanisme d’exécution de prédilection. La vision stratégique vise à ce que les militaires suivent un programme d’éducation et de formation sur la santé mentale complet et cohérent au cours de leur carrière et de leur cycle de déploiement. Le Comité d’experts a recommandé l’utilisation de ces mécanismes afin d’intégrer la formation à la prévention du suicide au reste du programme d’éducation sur la santé mentale.

B. Dépistage et évaluation : Les FC effectuent déjà un dépistage des pensées suicidaires au cours de leurs examens médicaux périodiques habituels et de leurs évaluations avant et après le déploiement. Le Comité d’experts n’a recommandé aucun dépistage supplémentaire des pensées suicidaires. Il a cependant recommandé aux FC de réfléchir à la mise en place d’un dépistage supplémentaire de la dépression en soins primaires, puisqu’il a été démontré que cela pouvait aider à améliorer les résultats obtenus en matière de santé mentale. Le Comité d’experts a recommandé aux FC de suivre les lignes directrices conventionnelles relatives à l’évaluation des risques de suicide chez les patients présentant des symptômes de problèmes de santé mentale.

C. Pharmacothérapie : Le Comité a indiqué que les membres de la F rég des FC ont accès en cas de besoin aux médicaments utilisés en psychiatrie, et ce, sans frais. Cela représente un bien meilleur accès à ces médicaments que celui de la population canadienne. 6 Le Comité d’experts a précisé que la prépondérance de la preuve indique que les antidépresseurs permettent de réduire les risques de suicide. Le Comité d’experts a recommandé que les FC suivent les directives conventionnelles à propos du traitement par médicaments des personnes qui souffrent de troubles mentaux, et particulièrement des patients suicidaires.

D. Psychothérapie : Les membres de la F rég des FC bénéficient également d’un accès immédiat à la psychothérapie, et ce, gratuitement. Encore une fois, il s’agit d’un bien meilleur accès à ces services que celui offert à la population canadienne 7. L’augmentation du personnel de santé mentale des FC permettra rapidement aux membres de la F rég d’accéder à environ deux fois plus de professionnels de la santé mentale par personne que les citoyens canadiens. L’accès à la psychothérapie est important étant donné que le traitement optimal des troubles mentaux courants qui mènent à des comportements suicidaires doit comprendre un peu de psychothérapie soins fondés sur des données probantes. Le Comité d’experts a recommandé aux FC de suivre les directives conventionnelles concernant la psychothérapie des personnes souffrant de troubles mentaux. Il a également recommandé de cibler précisément le suicide à l’aide de psychothérapies fondés sur des données probantes et a cité les preuves selon lesquelles cette méthode permet de réduire le risque de comportements suicidaires.

E. Suivi systématique des patients à risque élevé : Le Comité d’experts a obtenu la preuve que les efforts systématiques visant à garantir le suivi des patients à risque élevé permettent de réduire le risque de comportements suicidaires. En outre, ces efforts permettent d’obtenir d’autres résultats positifs, en particulier pour les patients souffrant de dépression à l’étape des soins primaires. Actuellement, chaque clinique des FC dispose de sa propre approche afin de garantir le suivi, mais le Comité d’experts a recommandé aux FC de réfléchir à la normalisation à l’échelle nationale de ce processus essentiel. Le Comité d’experts a également recommandé aux FC de penser à mettre en oeuvre le programme RESPECTMil de l’US Army concernant la gestion de la dépression et des troubles de stress posttraumatique (TSPT) par les soins primaires, puisque l’utilité de cette approche a été largement démontrée.

Les membres des FC hospitalisés reçoivent des soins psychiatriques par l’intermédiaire des établissements civils. Les restrictions en matière d’accueil de patients hospitalisés signifient que les militaires qui présentent un haut risque de suicide 8 devront être traités en tant que patients externes. Les environnements militaires ajoutent à la fois des contraintes (p. ex., réduction du respect de la vie privée) et des possibilités (p. ex., mobilisation du chef de l’unité) par rapport à ce qui existe normalement dans la collectivité. Les patients à risque élevé sont parfois gérés au sein de leurs unités et surveillés par leurs collègues (c’est ce que l’on appelle parfois la « surveillance d’un collègue »). Le Comité d’experts a conclu que l’intention de cette pratique était bonne, mais qu’elle posait problème, étant donné le manquement à l’obligation de confidentialité à l’égard du patient concerné. Ainsi, le Comité d’experts a recommandé aux FC d’élaborer de meilleures pratiques en ce qui concerne la gestion des patients à risque élevé, en indiquant clairement que la « surveillance d’un collègue » ne devait être utilisée qu’en dernier recours.

F. Restriction de l’accès aux moyens de se donner la mort : Le Comité d’experts a trouvé des preuves valables qui indiquent que la restriction de l’accès aux moyens de se donner la mort (p. ex., armes à feu, certains médicaments) peut réduire le risque de suicide. Les possibilités supplémentaires de réduction des moyens mortels au sein des FC semblent cependant limitées étant donné que les méthodes utilisées par les militaires pour se suicider proviennent souvent de l’extérieur des FC. Le Comité d’experts a recommandé aux FC d’améliorer leur système de surveillance épidémiologique du suicide de manière à recueillir plus de renseignements au sujet des moyens de suicide et à déterminer les possibilités éventuelles de réduction de ces moyens. Le Comité d’experts a également recommandé aux FC d’évaluer la réduction des moyens en apportant des modifications à l’emballage et à la distribution des médicaments souvent utilisés pour se suicider (p. ex., analgésiques en vente libre). Le Comité d’experts a également insisté sur le fait que la restriction des moyens mortels devrait êtreintégrée au plan de gestion de chaque sujet à risque élevé traité en tant que patient externe.

G. Mobilisation des médias : Le Comité d’experts a rassemblé certaines preuves selon lesquelles les médias qui signalent les suicides peuvent en constituer l’élément déclencheur chez les personnes enclines au suicide. Pour les FC, le problème vient du fait que les suicides de militaires sont parfois perçus comme dignes d’être signalés dans les bulletins de nouvelles, plus particulièrement s’ils semblent être liés à une mission. Le Comité d’experts a recommandé aux FC de tenter d’inciter les médias à respecter les directives conventionnelles relatives au signalement du suicide dans les médias, comme celles promulguées par les Centers for Disease Control and Prevention américains.

H. Interventions d’ordre organisationnel visant à réduire le stress et ses conséquences au travail (formation de la direction, politique, programmes, etc.) : Le stress professionnel est un facteur de risque de problèmes de santé mentale, ainsi qu’un facteur courant du comportement suicidaire. Les FC ont mis en oeuvre une vaste gamme de politiques et de programmes organisationnels visant à réduire le stress professionnel. La politique liée à la fréquence de déploiement du personnel, la politique de sélection et de réintégration et le programme de mode alternatif de règlement des conflits en sont quelques exemples. Une direction efficace réduit le stress professionnel, ce qui peut agir à titre préventif sur le suicide.

L’échec des relations intimes constitue un élément déclencheur courant des comportements suicidaires. Le Comité d’experts a remarqué que les FC avaient élaboré un certain nombre de politiques et de programmes favorables à la famille, conçus pour renforcer les relations intimes, ce qui pourrait atténuer les risques de suicide. Étant donné que les superviseurs, ainsi que d’autres personnes au sein de l’unité, seront vraisemblablement au courant des échecs de relations, le Comité d’experts a déterminé que cet élément constituait un point d’intervention potentiel en ce qui concerne la prévention du suicide.

Les mesures disciplinaires ou les problèmes d’ordre juridique constituent un autre facteur courant des suicides militaires et représentent également un point d’intervention. Le Comité d’experts a recommandé l’intégration de directives sur la gestion du processus disciplinaire permettant d’atténuer les risques de suicide à l’instruction de la direction. Le Comité d’experts a également recommandé aux FC d’évaluer la politique de « transfert » de l’US Air Force (USAF) concernant les militaires qui font l’objet d’une enquête. Cette politique exige que les militaires soient « transférés » 9 à leur direction immédiatement après une entrevue d’enquête. Les chefs évaluent ensuite la réaction du militaire et demandent une évaluation ou des soins au besoin.

I. Dépistage, entraînement à la résilience et modification des principaux facteurs de risque : Au moment du recrutement, les FC effectuent déjà un dépistage des personnes souffrant des maladies mentales les plus graves, qui apportent avec elles le plus haut risque de suicide. En théorie, un dépistage supplémentaire serait utile pour détecter les personnes ayant des antécédents de psychopathologie moins graves, ou celles qui pourraient en présenter les facteurs de risque à l’avenir. Cependant, en pratique, il est peu fiable.

Les FC intègrent actuellement certaines des approches de l’entraînement à la résilience les plus prometteuses à leur programme d’éducation sur la santé mentale. Théoriquement, ce type de formation devrait permettre de réduire les risques de suicide. Cependant, il faudrait apporter la preuve que d’autres avantages 10 peuvent permettre de conserver ces programmes.

Les FC proposent également une réduction dans les faits des principaux facteurs de risque au moyen de son programme de promotion de la santé « Énergiser les Forces » (ELF). Ces programmes ciblent les facteurs de risque tels que les troubles liés à la consommation d’alcool, les problèmes relationnels, le stress psychologique et la colère. On peut penser de façon plausible que ces programmes peuvent aider à atténuer le risque de suicide par l’intermédiaire de la modification des facteurs de risque.

J. Efforts systématiques visant à surmonter les obstacles en matière de soins de santé mentale : Presque la totalité des personnes suicidaires souffrent de problèmes de santé mentale, mais plus de la moitié d’entre elles ne sont pas soignées lorsqu’elles passent à l’acte. Au cours des 5 à 10 dernières années, les FC ont fait d’importants efforts pour surmonter les obstacles en matière de soins de santé mentale. En voici quelques exemples :

  • renforcement du respect de la vie privée et de la protection de la carrière des militaires ayant besoin de soins pour des problèmes de santé mentale ou d’abus d’alcool ou d’autres drogues;
  • élaboration du Programme de soutien social par les pairs aux victimes de stress opérationnel (SSVSO);
  • augmentation exceptionnelle du nombre de professionnels de la santé mentale au sein des FC;
  • offre de 10 séances (maximum) de consultation aux membres des FC ou à leur famille par des professionnels civils; 11
  • renforcement du dépistage des problèmes de santé mentale au cours des examens médicaux périodiques habituels et des évaluations courantes avant et après le déploiement.

Le Comité d’experts a examiné les preuves des résultats de ces initiatives. Il a remarqué que les FC disposent d’un solide système de surveillance destiné au contrôle des obstacles en matière de soins de santé mentale en garnison : le sondage périodique sur la santé et le style de vie (SSSV). Le Comité d’experts soutenu la réalisation d’une évaluation prévue des besoins en matière de santé mentale à l’intérieur du théâtre afin de déterminer les besoins et les obstacles relatifs aux soins dans des environnements de déploiement.

K. Efforts systématiques visant à améliorer la qualité des soins de santé mentale : Les modèles conventionnels de prévention du suicide se concentrent sur la recherche de moyens permettant d’identifier les personnes suicidaires et de les faire soigner, en comptant sur le fait que lorsqu’elles seront hospitalisées ou qu’elles seront soignées comme patient externe elles recevront le meilleur traitement possible. Certaines données provenant d’autres milieux indiquent qu’il ne faut pas trop s’avancer : des études ont démontré à plusieurs reprises que la qualité des soins de santé mentale prodigués est bien en deçà de ce que les spécialistes considèrent comme des soins optimaux. Les soins reçus par les victimes de suicide ont tendance à être particulièrement inappropriés.

Le système de santé mentale des FC, bien pourvu en ressources, a éliminé la quasitotalité des problèmes structurels qui ont des répercussions néfastes sur l’offre de soins de santé mentale dans les environnements civils. Il devrait donc mieux fonctionner. Toutefois, il manque certaines données de référence sur la qualité des soins offerts au sein des FC : sans elles, les efforts systématiques visant à améliorer la qualité des soins sont impossibles. C’est pourquoi la recommandation la plus essentielle du Comité d’experts est la suivante : les FC devraient prendre des mesures pour renforcer leur infrastructure appuyant l’amélioration de la qualité des soins de santé mentale.

Chaque suicide offre la possibilité, aussi tragique soit-elle, de tirer des leçons utiles relativement à la prévention du suicide, tout comme les enquêtes menées après un accident d’avion permettent d’éviter les accidents ultérieurs. Les politiques actuelles des FC exigent la mise en place d’une commission d’enquête pour chaque suicide survenu dans les FC, mais le Comité d’experts a conclu que le processus de la commission d’enquête était un outil peu fiable et inefficace en ce qui concerne l’assurance de la qualité des services cliniques. Par conséquent, il a recommandé aux FC de mener une enquête rapide et normalisée sur l’assurance de la qualité des soins de santé après chaque suicide.

Conclusions : Selon la présentation générale ci-dessus, les FC disposent déjà d’un solide programme de prévention du suicide, en comparaison avec leurs plus proches alliés. Plus particulièrement, ce programme comprend presque tous les éléments du programme de référence de prévention du suicide de l’USAF (ANNEXE B), qui a le plus démontré son efficacité. Les FC ont également mis en oeuvre (ou sont sur le point de le faire) pratiquement toutes les stratégies de prévention du suicide qui figurent le plus souvent dans la documentation scientifique civile. Enfin, leur approche cible des facteurs supplémentaires qui correspondent de manière plus précise aux organisations militaires.

Toutefois, le Comité d’experts a relevé certaines possibilités permettant de renforcer le programme des FC, notamment en ce qui concerne la nécessité d’augmenter leur capacité à améliorer de façon systématique la qualité des soins de santé mentale qu’elles fournissent. Compte tenu de la solidité du programme actuel des FC, les recommandations du Comité d’experts offrent des possibilités de prévention supplémentaires à exploiter, par opposition aux graves lacunes à corriger.

Le Comité d’experts a souligné que les dirigeants, les cliniciens et le personnel subalterne devaient partager la responsabilité en matière de prévention du suicide au sein des FC. Les responsabilités des dirigeants et des cliniciens sont présentées ci-dessus. Les militaires doivent faire leur possible pour reconnaître le besoin de soins chez les autres et pour les aider à obtenir ces soins. En outre, il leur incombe de faire de leur mieux pour reconnaître leur propre besoin de soins, de s’y engager activement et de suivre le traitement recommandé. Néanmoins, le Comité d’experts a reconnu que les troubles mentaux privent de manière perverse les patients du discernement, de l’espoir et de la confiance nécessaires pour accepter de se faire soigner. C’est pourquoi il est possible de concevoir l’approche des FC de la prévention du suicide comme une tentative de mise en place de conditions qui favorisent cette acceptation essentielle de soins.

L’intérêt de la prévention du suicide est fort et lié à l’intuition. Aux yeux des amis ou de la famille en deuil, le suicide de l’être cher semble souvent évitable, en particulier lorsque la victime reçoit des soins de santé mentale. Dans les faits, cependant, la plupart des suicides ne sont pas évitables : les vérifications de l’assurance de la qualité dans les environnements de santé mentale suggèrent que même parmi les personnes qui reçoivent déjà des soins, seul un quart des suicides est considéré comme évitable.

Le Comité d’experts a relevé plusieurs facteurs qui font du suicide un fait difficile à prévenir, comme les limites technologiques intrinsèques aux soins de santé mentale, les difficultés à fournir des soins de santé mentale, la vaste étendue des facteurs qui influencent le comportement suicidaire et les incertitudes scientifiques majeures concernant les meilleures façons de traiter les troubles mentaux et de prévenir le suicide. Bien que les traitements de santé mentale soient plus évolués que jamais, les maladies mentales n’en demeurent pas moins de puissants troubles. Même le clinicien le mieux équipé ne parviendra jamais à sauver chacun des patients qui en sont atteints.

Ainsi, le Comité d’experts a insisté sur la nécessité d’avoir des attentes raisonnables quant au programme de prévention du suicide des FC. Bon nombre des interventions les plus efficaces sont déjà en place. Les améliorations à venir seront donc vraisemblablement modestes. Par conséquent, le Comité d’experts croit que les avantages connexes du programme de prévention du suicide des FC (p. ex., l’amélioration de la qualité des soins de santé mentale) feront de l’ombre à ses répercussions sur les taux de suicide.

 


 

1 Le nombre de suicides chez les femmes au sein des FC est tellement peu élevé qu’il ne serait pas pertinent de calculer son taux et de produire des rapports à ce sujet.

2 À savoir, les personnes souffrant du trouble bipolaire (maniacodépressives) et de psychoses telles que la schizophrénie.

3 Par exemple, chaque étude portant sur l’efficacité de la restriction de l’accès aux moyens de se donner la mort comporte un certain parti pris qu’il est impossible de contrôler. Cependant, la documentation dans son ensemble indique invariablement que la restriction de l’accès à ces moyens permettrait de limiter les risques de suicide.

4 Par exemple, le Comité d’experts a tenté de trouver des preuves qui démontrent que l’intervention réduit de façon importante un des médiateurs de suicide, tel que la dépression.

5 Un résumé de toutes les recommandations est présenté à l’ANNEXE A.

6 La prise en charge des médicaments utilisés en psychiatrie est inégale selon les régimes provinciaux de soins médicaux au Canada. De nombreuses personnes possèdent une assurance privée qui prend en charge le remboursement des médicaments, mais ces assurances imposent souvent des franchises, des coassurances ou des montants limités pris en charge.

7 La couverture d’assurance concernant la psychothérapie est également inégale pour la plupart des citoyens canadiens.

8 Par exemple, les personnes qui sont récemment sorties d’un service où elles étaient hospitalisées pour une grave tentative de suicide.

9 En anglais, le choix terminologique ambigu de l’USAF est ici malheureux (cette ambiguïté disparaît en français) : « transfert » (« handsoff ») fait référence au transfert de la responsabilité, dans l’intérêt de la sécurité du militaire, de l’enquêteur à la chaîne de commandement du militaire concerné, et non à l’approche passive (« handsoff approach ») relative à l’absence d’intervention. Au contraire, il est plutôt question ici de la participation active de la chaîne de commandement afin d’assurer la sécurité et le bienêtre du militaire.

10 En particulier, des améliorations du rendement ou du bienêtre par rapport à l’adversité.

11 L’accès à ces séances est géré par l’intermédiaire du Programme d’aide aux membres des Forces canadiennes (PAMFC).

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